“Que le temps de l’humain soit respecté”

21 novembre 2017
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En ouverture des tables rondes, lors des Assises Arts vivants, enfance et jeunesse, l’artiste Emilie Le Roux appelle à une prise de conscience du secteur jeune public, face à la mercantilisation du mode de production des spectacles jeune public : “Nous aussi, nous avons mis le doigt dans l’engrenage du plus vite, du nouveau, et nous demeurons les spécialistes du moins cher

Assises Arts vivants, enfance et jeunesse  from Scènes d’enfance – ASSITEJ on Vimeo.

Retranscription de l’intervention de Émilie Le Roux – metteuse en scène – [les veilleurs compagnie théâtrale]

« En 1966, William Baumol et William Bowen identifiaient que le spectacle vivant souffrait d’une maladie économique. Cette maladie consistait dans le fait que notre secteur d’activité ne pouvait pas avoir de gain de productivité. L’une des raisons est que nous ne pouvions pas faire d’économie d’échelle. L’exemple le plus communément cité dit que, contrairement à d’autres secteurs, nous ne considérions pas comme ayant la même valeur, un ensemble de violons jouant dans un opéra et son équivalent numérique. Le progrès technologique ne pouvait pas faire gagner de temps et d’argent car finalement, l’humain était irremplaçable, le temps de travail de l’humain, incompressible. Nous ne pouvions pas optimiser les coûts et notre secteur était définitivement déficitaire.

William Baumol et William Bowen proposaient des solutions à cette maladie économique. Ils définissaient, entre autres, le nécessaire financement des biens culturels par des fonds publics.

Mais ce n’est pas là où je voulais en venir.

Ce que je voulais dire, en parlant de la « loi de Baumol » c’est que nos valeurs auraient dû nous maintenir dans cette maladie économique.

Et pourtant… Nous créons plus, toujours plus, avec souvent moins. Nous avons souvent abandonné nos perruquiers, coiffeurs, maquilleurs, habilleurs. Nous avons laissé derrière nous des savoir-faire que nous avons enlevés du champ artistique pour cause d’un supposé archaïsme. Nous avons diminué les temps de répétitions, proposé aux interprètes d’être payés moins, ou moins souvent. Nous avons limité les équipes techniques, condensé les régies. Et nous avons réussi. Nous sommes rentrés dans un système concurrentiel sur un mode libéral selon les règles chères au capitalisme. L’intermittent du spectacle est même devenu l’exemple parfait de la flexibilité de l’emploi dans un secteur devenu marchand.

Pourtant, ne sommes-nous pas le dernier barrage au système économique débridé qui fait passer le bien produit ou le capital de l’entreprise devant l’intérêt humain ?

On pourrait attendre de notre secteur artistique, une démarche humaniste, l’exigence que l’humain et le temps de l’humain soient respectés.

Mais nous avons cédé à l’accélération pathologique de notre époque. Il paraît que c’est une sensation que l’on a eue à l’invention de chaque nouveau média (imprimerie, photographie, télévision, etc.), c’est peut-être juste l’effet Internet ? Nous avons accéléré, nous répondons vite aux mails, nous créons plus et plus vite, et nous compressons les coûts.

J’aime penser l’artiste ainsi que le définit le poète Laurent Marielle-Tréhouart, comme étant celui qui « se fait l’écho d’un monde dans lequel il ne se reconnaît pas ». Pourtant si nous regardons la temporalité avec laquelle nous pensons les montages de production de nos spectacles, nous pouvons nous interroger sur la place de l’artiste dans notre société.

Nos productions se bouclent à N-2 et de plus en plus de directeurs de salle de spectacles programment à N+2. Ainsi, une création mettra parfois quatre ans à connaître sa première tournée entre le moment où l’artiste a trouvé nécessaire de s’exprimer sur « quelque chose » et le moment où ce « quelque chose » rencontre pour la presque première fois le public.

Je ne me fais pas le chantre de l’immédiateté, bien au contraire ; et encore moins celui de la dimension périssable des spectacles, je tiens trop à la notion de répertoire pour cela. Je dis juste que cet exercice de projection dans le temps ne va pas toujours de pair avec les nécessités de création.

À ce temps long de la production vient se percuter le temps court de la programmation.

Il y a dix ans, créer en avril était vraiment risqué pour réussir à être programmé dans la saison suivante. Aujourd’hui cela peut nous faire sourire. Il y a 5 ans, c’était février. Aujourd’hui il faudrait tous créer en novembre. Et si on crée trop tard ? Alors c’est trop tard ! La saison d’après, notre spectacle n’est plus une création mais une reprise. On n’y porte déjà plus le même intérêt. Il n’a plus l’attractivité de la nouveauté. Si la profession est passée à côté, il faut en créer un autre, pour maintenir l’activité de nos trop fragiles structures. Combien de nouveaux spectacles sont ainsi créés à tour de bras ?

Les arts vivants pour l’enfance et la jeunesse ne sont pas un microcosme à l’image du reste du spectacle vivant. Nous avons nos fonctionnements propres, nous avons un rapport singulier au public, nous avons des valeurs extrêmement fortes que le manifeste proclamait haut et fort avant le lancement de la Belle Saison avec l’enfance et la jeunesse.

Et pourtant, nous aussi, nous avons mis le doigt dans l’engrenage du « plus vite », du « nouveau » et nous demeurons les spécialistes du « moins cher ».

Les défis du jeune public sont immenses.

Dans ce monde de plus en plus complexe, où l’on utilise de moins en moins de mots, nous faisons le pari de nommer chaque chose précisément, parce que le monde nommé dans sa complexité est plus facile à appréhender.

Dans un monde qui va vite, nous faisons le pari de proposer au jeune public de faire l’expérience de notre « oasis de décélération » pour reprendre les mots de Hartmut Rosa.

Dans un monde qui censure de plus en plus le corps, nous faisons le pari d’être l’endroit qui met les corps en présence.

Dans un monde maintenu dans une forme de trauma médiatique, nous faisons le pari de l’accès au symbolique pour réenclencher la pensée.

Nous défendons l’exigence éthique et artistique du jeune public en répétant que les arts vivants pour l’enfance et la jeunesse ne sont pas du spectacle vivant auquel on aurait enlevé quelque chose, mais de l’art, absolument. Avec juste, en plus, cette conscience éthique qu’on peut tout dire à l’enfant, mais qu’on a la responsabilité de ne pas lui enlever l’idée qu’il a en lui de quoi grandir, la responsabilité de ne pas le désespérer.

Nos défis sont à la mesure de l’intérêt politique de nos métiers.

La possibilité de s’adresser à un jeune public, c’est l’opportunité de rencontrer un public qui n’est pas d’accord a priori. Ce n’est pas un public chargé de valeurs humanistes avec une soif de littérature. Pas a priori. Ça, on peut espérer que la rencontre avec l’œuvre puisse le transformer. Mais d’abord il est là, acquis à aucune cause, avec pour seule attente celle de se faire raconter une histoire. Il n’y a pas de consensus politique dans une salle jeune public, il y a une mixité des regards, des classes d’âges et sociales. Une mixité culturelle qui rend capital l’objet artistique qu’on met au cœur de cette rencontre, car il est trop peu d’endroits de la société qui permettent que des gens aussi différents soient en présence.

Raconté sous cet angle, tout-un-chacun s’entend sur l’intérêt général du spectacle vivant pour l’enfance et la jeunesse. Mais cet objet artistique central qui permet cette rencontre, quels moyens lui donne-t-on aujourd’hui pour exister ?

Je ne suis pas sûre que les artistes du spectacle vivant généraliste entendent parler du prix de revient au fauteuil quand ils annoncent leur prix de cession, je ne suis pas sûre qu’on vient négocier avec eux le deuxième technicien en tournée (je n’ose parler du troisième) si nécessaire soit-il pour le spectacle. On ne lui parle pas des mêmes montants de coproduction. On lui parle de temps de plateau plus long.

Le prologue du manifeste rappelait que « l’attention portée à la place des jeunes spectateurs-trices et le respect du statut de l’enfant ou de l’adolescent dans notre société sont encore insuffisants ».  La Belle Saison a été une belle occasion de porter une attention sur ce public. Malheureusement, la belle énergie de la Belle Saison n’a pas modifié les pratiques puisque la réalité financière de la plupart des compagnies indépendantes qui s’adressent à la jeunesse est proportionnelle à l’âge de leurs spectateurs.

On nous invite à l’exigence…

On se trompe en pensant que cette injonction à se maintenir dans le moins cher n’impacte pas l’artistique. On se trompe en pensant qu’on ne bride pas la pensée quand il faut veiller à optimiser les distributions, à resserrer les coûts, à monter des décors qui doivent être toujours plus surprenants (nouveauté oblige) en toujours moins de temps (jeune public oblige).

Je ne perds absolument pas de vue, en disant cela, que nous travaillons avec de l’argent public. Il me semble que nous faisons notre mission de service public. À fond. J’ai juste de plus en plus de mal à accepter des négociations interminables sur des prix de cession qui ne dépassent pas 2000 euros par des salles de spectacles qui accueillent, avec raison, les créations de Thomas Ostermeier.

Nous marchons sur la tête.

Je regarde les directeurs de salles de spectacles, pressurisés par trop d’injonctions politiques, résistant, pour certains, aux ingérences des élus dans leur programmation, programmant toujours plus de spectacles pour toucher un public plus large, et qui pour remplir leurs salles pour tous ces spectacles doivent déployer toujours plus leurs équipes de relations publiques. Je vois la course pour boucler au plus tôt les plaquettes, être dans le timing pour pouvoir ouvrir les abonnements le plus tôt possible, pour que le théâtre voisin n’ait pas raflé tous les abonnés potentiels en ouvrant plus tôt ses portes. Je nous vois, compagnies, courir partout, boucler avec peine la création de cette saison et se projeter déjà à budget perdu dans celle qu’il faut construire deux ans plus tard. Je vois un public perdu dans le tourbillon de l’offre, ne sachant plus à quelle équipe des relations publiques se fier.

Quand sortirons-nous de cet engrenage ?

Regardons le fond de ce que l’on défend.

Combien de spectacles, que nous créons ou que nous accueillons aujourd’hui, appellent à trouver une alternative au système absurde qui structure aujourd’hui notre monde ? Beaucoup d’en eux parlent d’alternative humaniste, écologique ou, au moins, questionnent les décisions absurdes persistantes de ce monde dans lequel nous ne nous reconnaissons pas. (Si on s’y reconnaissait, on ferait un autre métier, non ?)

Pourquoi notre organisation professionnelle n’est-elle pas à la mesure de ces interrogations ?

Je ne renvoie pas cette question aux salles de spectacles moi, metteuse en scène d’une compagnie indépendante, je nous renvoie cette question à tous : ne serions-nous pas prêts à créer autrement, programmer autrement, rencontrer le public autrement ? Et le public, en fait, il est prêt à quoi ? Et c’est quoi sa place dans tout ça ?

Je suis fatiguée de mettre en permanence en tension les valeurs qui sous-tendent nos pratiques avec le fonctionnement de notre secteur devenu trop libéral.

Réfléchissons ensemble. Si nous sommes un réseau à le faire, un réseau de programmateurs, de public et de compagnies. Si nous réfléchissons ensemble à un théâtre qui se pratique sur un autre rythme, un autre calendrier. Parfois pour se donner plus de temps. Parfois pour être plus réactif quand la pulsation du territoire demande de l’être. Si nous faisons ça ensemble, nous serons de nouveau cohérents sur le fond et la forme de ce que nous défendons.

J’ai la chance de participer avec notre compagnie à l’aventure de la coopérative de production Domino, après avoir suivi avec intérêt l’aventure de ANCRE pour ne parler que d’elles. Ces initiatives sont réjouissantes et montrent notre capacité à développer de nouveaux modes collaboratifs.

Bien des choses restent à inventer.

Nous avons une chance énorme : nous sommes un secteur minoritaire. La force d’une minorité, c’est sa capacité à faire bloc et à se serrer les coudes. Pas pour sauver notre mode mineur, mais pour construire un mode majeur collaboratif et réjouissant. La Belle énergie de la Belle Saison, nous savons la mettre au service de nos spectacles et dans la rencontre avec le public. Mettons un peu de cette Belle énergie au service de la réflexion d’une Belle Alternative ! »