Il faut manifester sans trêve.*

Par Christophe Laluque

Avec la jeunesse et dans la joie, à partir d’aujourd’hui, il nous faudrait toutes et tous retrouver l’envie de manifester. Puis, dans tous les endroits que nous traversons ensemble, ne plus jamais cesser de manifester. Dans les rues, les jardins, les théâtres… Manifester sans trêve.
Pour la sauvegarde des mots, des images, des lumières et des sons accordés avec intelligence. Pour soigner la poésie, l’imaginaire et l’émotion partagée. Pour la défense d’un art qui nous divertisse de la vulgarité et du sensationnel : être en état de manifestation permanente.
Manifestons pour dire l’état du monde, dire ce que l’on risque, dire ce que l’on ne veut pas. Manifestons contre l’ignorance, le mensonge, la paresse et la publicité. Contre la bêtise, la violence, le silence, la barbarie, le racisme et la cupidité.
Pour l’écoute et la parole de chacun·e, le débat et le savoir. Pour que chacun·e puisse dire, avec nous, ce qu’iel a à dire. Le chanter, le danser, l’exprimer comme iel le sent. Pour le maintien d’une culture qui dérange, surprend, agace, réveille, démonte les idées reçues. Pour une culture affranchie des rapports toxiques et commerciaux. Manifestons pour l’exigence d’un art appliqué avec patience, constance, attention et soin : des textes interprétés avec humilité, des sentiments sincères, des gestes retenus. Pour la simplicité, la sobriété, la beauté. Dans l’état du monde actuel, toute création est désormais une manifestation.
Manifestons contre ceux qui détruisent la planète, avec celles et ceux qui la protègent, contre le règne de l’argent, contre l’injustice… Manifestons pour rappeler tous les holocaustes. Pour entretenir la colère et la sagesse. Pour défendre le peu de l’essentiel, le temps précieux, les lieux publics et les jardins où l’on cultive l’utopie. Pour comprendre la complexité du monde, la nature humaine, l’univers.
Manifestons pour que l’accès à l’art, l’accès à l’eau, l’accès aux paysages, l’accès aux soins, l’accès à l’éducation, tous les biens communs de notre humanité, soient gratuits pour toutes et tous.
Manifestons pour une plus juste répartition des richesses. Et typiquement dans la culture, particulièrement dans le spectacle vivant, spécifiquement pour le secteur jeune public. Pour dénoncer les budgets iniques de certaines collectivités qui croient peut-être qu’en travaillant pour les enfants, les professionnel·le·s  jouent à la marchande avec des pièces imaginaires ! Un théâtre à Paris, comme dans d’autres villes, une compagnie, n’importe quel·le artiste, n’importe quelle activité, est scandaleusement moins bien soutenue par les financements publics ou privés, dès lors qu’elle s’adresse spécialement à la jeunesse. Ce sont des enjeux politiques et sociétaux que porte Scènes d’enfance – ASSITEJ France. Manifestons pour défendre les budgets alloués à l’enfance et la jeunesse ! Manifestons pour ne pas disparaître !
Et si l’on se surprend un soir à somnoler, vautré au fond d’un fauteuil d’orchestre d’un théâtre qui ronronne, ou le matin avec l’envie de manifester quelque peu fatiguée, courons vite à la première représentation scolaire qui se présente. Et nourrissons- nous de toutes celles et ceux qui bougent, qui murmurent, qui rient, qui crient. Demandons aux bébés, aux enfants et aux jeunes, au soleil qui se lève, à tout ce qui prend naissance, demandons-leur ce qu’il faut faire. Iels nous diront de manifester sans attendre.
Christophe Laluque, co-président de Scènes d’enfance – ASSITEJ France
*Inspiré de Baudelaire : « il faut vous enivrer sans trêve » in Le spleen de Paris
13 septembre 2022
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